L'autre jour, pour préparer le rapport d'activité pour notre prochaine Assemblée Générale, j'interrogeais Aurélie Mournaud, notre éleveuse d'agneaux et veaux (avec son mari Jean-Philippe) à Brucourt dans le Calvados (plus précisément dans les marais de la Dives…, pas très loin de Cabourg).

J'espérais quelques informations brèves et voici le texte qu'elle m'a envoyé.

Je ne peux manquer de vous partager ce témoignage fort et éclairant sur la réalité quotidienne de nos courageux éleveurs et producteurs bio. Récit de difficultés, mais pas de larmoiement. De la passion pour un métier surtout et d'abord.

Jugez-en par vous-mêmes !

Françoise T.

 

PS : si vous souhaitez lui communiquer vos ressentis, réactions n'hésitez pas à les envoyer via le mail de l'amap : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

 

TÉMOIGNAGE d'AURÉLIE MOURNAUD

Cette année ne fut pas des plus simples mais avec notre métier nous sommes contraints de nous adapter quelques soient les circonstances.

 

ABATTOIR

Commençons par une de nos difficultés : notre abattoir qui fait un peu la pluie et le beau temps.
Il n'y a pas d'abattoir en Bio dans le Calvados. Le plus proche se trouve à Cany Barville en Seine Maritime (à environ 100 kms). Les suivants en distance (dans l'Orne ou la Manche sont à 220 kms et 280 kms aller/retour).
Tout d’abord d’année en année, les tarifs d’abattage et de découpe ne cessent d’augmenter. Ces exemples ci-dessous ne concernent que les prestations abattages :

 

ÉVOLUTION DES TARIFS

Entre 2018 et 2019 :

  • les tarifs pour les ovins étaient de 20 € par agneau (un forfait unique quel que soit le poids), puis le tarif est passé à 1,50 € HT/kg,
  • et une augmentation de 10% (+5 cts HT/Kg) pour les veaux.

 Entre 2019 et 2020 :

  • nous avons eu une augmentation d’un peu plus de 13% pour les ovins (20 cts HT de plus au kilo)
  • et d’environ 9% (+5 cts HT/Kg) pour les veaux.

Il en est de même pour les prestations de découpe, mise sous vide et mise en carton qui augmentent d’année en année.

 

UN CALENDRIER SUBI

De plus nous ne pouvons pas forcément choisir nos dates pour la vente directe.
En effet, nous devons déjà voir avec l’atelier découpe s’ils sont en capacité de main d’œuvre, pour faire aux dates que nous souhaitons.
Si ce n’est pas possible pour eux, nous n’avons pas d’autres choix que de prendre une date qui leur convient.

 

UN PROJET D’ABATTOIR ASSOCIATIF

Nous avons monté une association et travaillons sur un projet pour créer un abattoir dans le Pays d’Auge.
Il appartiendrait aux éleveurs et nous privilégierions ainsi le bien-être animal avec moins de transport donc moins de stress.
Nous ne serions pas soumis à leur loi du plus fort qui nous écrase un peu plus chaque année, mais les projets avancent doucement en France.
Il y a tant de règlementations, de normes, etc.

 

UNE SAISON AGRICOLE ET CLIMATIQUE PARTICULIÈREMENT DIFFICILE

L’hiver fut bien arrosé, et dès le printemps, nous sommes partis en sècheresse. Les rendements en foin, enrubannage (voir encadré en bas de page*) et paille ont été moins bons que l’année dernière (environ 20% de moins).

Mais pour couronner le tout, cet été fut le troisième où nous avons subi la canicule même en étant dans le marais.
Dès mi-juillet, nous avons commencé à prendre dans les stocks de l’hiver 2020-2021 et à donner du foin aux animaux dans quelques parcelles. Puis rapidement, nous en avons donné à tout le monde.

Nous avons dû emmener des containers à eau dans les parcelles où les fossés se sont asséchés, investir dans une pompe pour emmener à boire dans d’autres parcelles. Le peu d’herbe qui avait poussé dans certaines parcelles sans animaux ont grillé….

De l’herbe jaune en Normandie… !  
Hé oui je ne pensais pas que nous connaitrions cela. Et pourtant c’est une réalité.

Les animaux ont eu du mal avec ces fortes températures. Cela influence énormément leur reproduction.

Ayant chaud, les animaux mangent moins, se tapissent dans les haies, dans les creux des rigolent, dans les touffes de joncs, …

Et les périodes de reproduction et donc des mises bas sont chamboulées.

Afin de soulager les mères qui allaitent (brebis et vaches) nous avons acheté en plus des granulés bio afin que les petits puissent se nourrir sans trop tirer de lait à leurs mères, et ainsi préserver du mieux que nous pouvions les mères.

 

Nous avons fait une toute petite coupe d’enrubannage à la mi-septembre (rendement dérisoire qui ne rattrape pas du tout les 20% de moins par rapport à l’année dernière concernant la première coupe d’herbe).

Nous espérons pouvoir faire la seconde coupe de deux autres parcelles début octobre mais cela dépendra du temps s’il ne pleut pas trop. Notre hiver et notre mise à l’herbe dépendra de cette coupe.

Si nous avons la chance de pouvoir la faire, nous serons plus sereins et pourrons peut-être nous payer le luxe de mettre les animaux à l’herbe au moment qui sera le mieux (herbe bien poussée, terrains bien porteurs et non pas sous l’eau).

Si nous ne pouvons pas réaliser cette coupe d’enrubannage, cela sera plus difficile (mise aux champs trop tôt quelles que soient les conditions climatiques et l’état de l’herbe dans les parcelles, vente obligatoire d’animaux que nous ne devions pas vendre,.)

 

COÛTS ET TRAVAIL SUPPLÉMENTAIRES

Tout cela n’aide pas. Des coûts supplémentaires, du travail en plus mais surtout énormément de soucis car nous n’aimons nous retrouver impuissants face à ces chaleurs qui font que nos animaux se sentent mal.

Tout comme cette impuissance face à l’hiver si nous devions être contraints de vendre des animaux car nous ne pourrions pas nourrir tout le monde….

C’est une sensation d’impuissance et d’injustice pour nous.

Cela nous déchire le cœur (une année nous avons vécu cela).

 

DE LA CRAINTE POUR LES ANIMAUX

Cet été nous avons eu souvent peur de perdre nos plus vieux animaux et avons fait le tour plus souvent pour vérifier que tout allait bien et pour leur remettre de l’eau le plus souvent possible.  Par exemple, Somalie (la doyenne de nos vaches) a eu 19 ans le 2 janvier 2020.

Somalie (à gauche) avec une génisse

Nous ne réformons pas nos animaux car ils ont de l’âge, mais nous les réformons sur des critères tels que le caractères (un animal qui est ou devient dangereux pour nous ou pour ses congénères) et le côté maternel (une mauvaise mère qui ne veut pas de son petit car elle n’a pas l’instinct maternel, ou qui pire tente de tuer son petit).

Un animal qui a de l’âge mais qui est gentil et qui s’occupe bien de son petit n’a pas à quitter la ferme.

Ce raisonnement est loin d’être le plus rentable mais notre métier est avant tout notre passion. Nous vivons, respirons, pensons grâce et pour nos animaux. Nous faisons en sorte de gérer toutes nos ventes par nous-même afin de ne pas dépendre des marchands qui les enverraient par grands camions vers l’Espagne, Italie ou autre.

Cela demande beaucoup plus de travail que de faire venir le marchand, mais au moins nous sommes sûrs que nos animaux ont une belle vie du début jusqu’à la fin. Nous ne remettons pas leurs sorts entre les mains de qui que ce soit qui n’aurait pas notre vision de l’élevage.

Désolée lorsque j’ouvre mon cœur, je pourrai en parler des heures.

LES ÉQUIPEMENTS ET LEURS COÛTS

Revenons-en à ce que nous avons eu cette année. Afin d’être toujours aux normes, nous avons dû également changer notre véhicule frigorifique. Non pas parce qu’il n’était plus bon mais parce qu’en France, la durée de vie maximale des caisses frigorifiques est de 12 ans contrairement en Espagne (15 ans).

 

LA CRISE DE LA COVID

Le seul point positif avec la Covid : le prix du carburant ne flambe plus.

Le comportement des gens avec la Covid n’a pas était facile non plus. Au départ les gens nous contactaient et souhaitaient être livrés mais tout de suite (heureusement certaines personnes étaient compréhensives et humaines avant tout). Nous avons eu peu de débouchés du fait de l’exigence (« on veut tout de suite ») d’un bon nombre mais ce n’est pas grave. Nous avons nos fidèles amapiens, nos fidèles clients hors Amap et nos deux fidèles bouchers qui sont dans des magasins spécialisés bio.

Les agriculteurs étaient bien vus… mais… après le déconfinement, les gens qui ont débarqué en Normandie pour le week-end, les vacances dans notre secteur ont été tant exécrables !

Les gens venaient se promener chez nous, dans notre ferme et c’est nous qui étions en torts car nous n’avions pas fermé notre portail.

Nous nous sommes faits insulter sur les routes (sans compter le nombre de gestes déplaisants qui allaient avec) car nous gênions avec nos tracteurs (que ce soit pour ramener le fourrage chez nous sous notre hangar ou que ce soit pour aller nourrir les bêtes dans les champs).

 

En résumé, les charges financières augmentent de toutes parts, et c’est pour ces raisons que nous sommes contraints d’augmenter nos tarifs de 2021. Nous n’avons pas le choix malheureusement. Nous avons tenu tant que nous le pouvions sans augmenter….

 

LE MORAL

Pour ce qui est du moral, il va au gré de l’instant présent.

Si nos animaux vont bien, nous allons bien.

Si un problème se profile à l’horizon, cela devient très vite soucieux pour nous.

 

Et nous devons nous adapter en toutes circonstances….

S’adapter pour nourrir au mieux nos animaux (ce qui veut dire : éviter tout gaspillage possible, et au pire des cas, devoir vendre des animaux qui n’étaient pas prévu, si jamais nous manquons de nourriture),

S’adapter par rapport aux décalages des mises bas qui du coup sera certainement plus épuisant que d’habitude en termes de travail (avec cette chaleur nous avons dû laisser les béliers et taureaux plus longtemps que prévu ce qui va étaler les périodes de naissances, donc étaler les périodes de surveillance y compris la nuit).

Adapter nos périodes de ventes qui du coup dépendront de ces périodes de naissances.

Adapter nos tarifs par rapport aux charges qui ne cessent d’augmenter,

Malgré la fatigue ou la peine, continuer à tenir bon et à donner le meilleur de nous-même pour que tout se passe le mieux possible pour nos animaux.

Être agriculteur, c’est s’adapter et plus ça va, plus l’administration, les normes, et autres nous envahissent.

Mais nous sommes tenaces et nous continuons notre chemin car même si notre métier n’est pas toujours facile, nous vivons des moments intenses qui n’ont pas de prix.

Pour rien au monde nous ne changerions de métier quoi qu’il en coûte.

 

D’ici peu nous allons recommencer à avoir des naissances (veau et agneau).
Nous attendons cela avec impatience 😊

 

Aurélie Mournaud, 26 septembre 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’ENRUBANNAGE C’EST QUOI ?

L’enrubannage est l’un des procédés de conservation, adapté à tous les types de fourrages. Contrairement aux foins, l’herbe est enrubannée de façon précoce, juste avant l’épiaison (quand l’épi sort de la gaine), afin de conserver une matière plus riche en protéines.

La récolte est ensuite pressée en balles, le plus souvent rondes, parfois carrées, et sont littéralement enrubannées, par 4 à 6 couches de films plastiques. Privé d’oxygène, le fourrage ainsi conservé voit ses sucres fermentés par les bactéries présentes.

C’est une enrubanneuse accrochée au tracteur de l’agriculteur, et où sont fixées les bobines de films plastiques, qui effectue le travail d’emballage.

À la différence des foins, les herbes récoltées par enrubannage sont plus humides et plus riches en protéines. De plus en plus d’éleveurs font d’ailleurs appel à cette méthode, délaissant la conservation classique par voie sèche.